Préserver, adapter, transmettre : l’État et l’architecture universitaire des Trente Glorieuses, Jacques Perrin-Fayolle et le Centre d’études supérieures industrielles à Écully

Façade principale du CESI. © Philippine Repiquet, 2024.
Façade principale du CESI. © Philippine Repiquet, 2024.

Par ses innovations spatiales et ses évolutions techniques, la période des Trente Glorieuses1 a bouleversé autant les paysages ancestraux que les esprits, dans une période très courte, et sur le long terme. L’urgence climatique entraînant la nécessité d’adapter ces édifices aujourd’hui vieillissants impose de changer de regard sur cet héritage longtemps rejeté et par conséquent lourdement menacé. Il est pourtant admis que l’architecture des années soixante regroupe un certain nombre de valeurs : aux valeurs patrimoniales et architecturales, aux valeurs mémorielles et d’usage pour l’ensemble des citoyens, s’ajoute aujourd’hui la valeur environnementale. Beaucoup d’opérations de démolitions/reconstructions sont constatées sur ces sites d’ampleur urbaine, au bilan carbone contestable.

PDF présenté en juillet 2024
Promotion 30 - 2023/2024
Sous la direction d’Anne Guillabert
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Une question partagée, soulevée par le territoire

Une succession de dégradations et de démolitions portées au bâti remarquable de l’architecture universitaire des Trente Glorieuses du paysage rhodanien (la démolition de la bibliothèque de l’université de Bron-Parilly, conçue par René Dottelonde et Jean Prouvé, ou les mutations préjudiciables du campus de la DOUA et de l’École centrale de Lyon conçus par Jacques Perrin-Fayolle) dans des opérations de réhabilitations menées dans l’urgence face aux changements climatiques, hors des secteurs protégés, interpellent les services de l’État.

Ces constats surviennent dans un contexte où la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes dénombre peu d’édifices labellisés Architecture contemporaine remarquable au vu d’autres régions (ex : DRAC PACA) alors qu’il s’avère crucial de révéler la capacité de transformation de cet héritage au plus grand nombre pour créer de la valeur collective et la substituer aux opérations de démolition/reconstruction.

L’opportunité de la modification du PLU-H métropolitain

Le PLU-H métropolitain prévoit deux déclinaisons de l’article L151-19 du Code de l’Urbanisme qui permet aux communes de repérer les éléments patrimoniaux.

  • Les EBP : Élément bâti patrimonial
  • Les PIP : Périmètre d’intérêt patrimonial

La commune d’Écully propose dans la modification n°4 du PLU-H menée par la Métropole de Lyon, de repérer deux sites de Perrin-Fayolle en Élément bâti patrimonial (art. L151-19 du Code de l’urbanisme) : le campus de l’École centrale, et le Centre d’études supérieures industrielles qui lui fait face.

Vue aérienne du campus d’Écully, l’École supérieure de commerce, l’École centrale et le CESI. © Fond Google Earth, 2024.

Comment à partir de l’exemple du CESI et de l’École centrale d’Écully, peut-on proposer une stratégie pour la valorisation de cet héritage ?

Le campus d’Écully un site en mutation et un patrimoine en cours de reconnaissance

L’École centrale de Lyon (1961-1965), propriété de l’État, et le bâtiment du Centre d’études supérieures industrielles (1969-1972), propriété de la Métropole de Lyon, aujourd’hui vacant et pressenti pour être reconverti en logements pour étudiants, occupent le campus d’Écully.

L’École centrale constitue l’œuvre universitaire majeure de Jacques Perrin-Fayolle : l’implantation des édifices autour du stade conjugue une approche rigoureusement fonctionnelle, formelle et constructive. Il y poursuit des réflexions sur la plasticité de l’architecture en distinguant les usages et les fonctions par les matériaux et en proposant une promenade architecturale guidée par l’ossature affirmée des bâtiments.

Il conçoit ensuite le bâtiment du CESI, objet architectural innovant, où il développe sa réflexion sur la préfabrication et la synthèse des arts pour aboutir à une œuvre manifeste.

L’architecte fait le choix de fragmenter le programme pour proposer une architecture proliférante à l’échelle du tissu pavillonnaire qu’il occupe. C’est une architecture aux qualités paysagères, qui s’insère dans un site façonné par des déblais/remblais.
Il collabore avec l’artiste Denis Morog pour intégrer une dimension plastique à cette architecture rationnelle. Cette plasticité est accentuée par une préfabrication poussée à l’extrême. Où l’on distingue chacun des éléments de construction, assemblés comme un lego.
Les panneaux de béton matricé enrichissent la construction réduite à son minimum.

Aujourd’hui encore préservée, cette architecture qualifiée de proliférante laisse aisément imaginer une extension rendue possible par le prolongement de la trame constructive.

Plan de niveau du bâtiment 1. © Philippine Repiquet.

Jacques Perrin-Fayolle, auteur principal des ensembles universitaires des Trente Glorieuses, constitutifs du paysage de la Métropole de Lyon

Le territoire lyonnais se caractérise par l’importance des grands équipements universitaires issus des Trente Glorieuses, qui par leur échelle urbaine, sont constitutifs de son paysage. L’auteur principal de ces pièces urbaines est l’architecte Jacques Perrin-Fayolle (1920-1990) : Premier Grand Prix de Rome et élève de Tony Garnier, il devient en 1956 architecte en chef des Bâtiments civils et Palais nationaux (BCPN). C’est à ce titre qu’il va obtenir la commande de grandes opérations d’équipements publics, en particulier d’édifices d’enseignement supérieur.
Parmi les équipements publics dont il est également l’auteur à Lyon, on peut noter la bibliothèque municipale et l’hôpital cardiologique Louis-Pradel à Lyon-Bron.

La publication récente d’une monographie consacrée à son œuvre universitaire par l’historien Philippe Dufieux parue en 2020, issue d’une commande publique pilotée par l’École nationale supérieure d’architecture de Lyon, avec l’École centrale de Lyon, l’Institut national des sciences appliquées, l’École nationale des travaux publics de l’État et l’université de Lyon, et accompagnée d’une exposition itinérante présentée entre 2020 et 2022, initie la reconnaissance de Jacques Perrin-Fayolle comme figure majeure de l’architecture des Trente Glorieuses dans la métropole de Lyon.

Pourquoi et comment créer les conditions pour la valorisation de l’héritage universitaire des Trente Glorieuses ?

La volonté de la commune d’Écully de mettre en place une politique de protection de son patrimoine XXe est une opportunité pour introduire l’accompagnement de l’État dans un site actuellement peu réglementé. En sa qualité de propriétaire de l’École centrale, l’État doit être offensif pour assurer une restructuration de l’École centrale exemplaire et une reconversion respectueuse du CESI.

Il s’agit de répondre aux enjeux propres à l’architecture des Trente Glorieuses que l’on retrouve dans l’exemple du CESI et de l’École centrale : comment intervenir sur des architectures préfabriquées et industrialisées ? Comment limiter les risques pour cette architecture aux valeurs mal comprises face aux enjeux écologiques et ici aux risques de densification urbaine, en apportant une expertise et un accompagnement pour répondre aux questions de réhabilitation thermique et de changement d’usages.

Leurs mutations et adaptations climatiques, pour autant nécessaires, échappent à l’instruction des ABF et présentent un risque pour l’intégrité́ de leur composition. En effet, le programme de travaux actuel de l’École centrale, suscite des inquiétudes sur le respect de son architecture ; tout comme le CESI qui occupe un tènement peu dense soumis à pression foncière.

Proposition de stratégie pour la reconnaissance de l’œuvre universitaire de Jacques Perrin-Fayolle

Une première action est la labellisation ACR du bâtiment du CESI, pour reconnaître les qualités exceptionnelles de cet édifice. Le label se présente comme un outil de mémoire mais aussi de projet et, à ce titre, il met en avant les capacités d’architectes à transformer ces édifices tout en préservant la qualité architecturale et en répondant aux enjeux thermiques, de transformation d’usage et d’environnement. L’État régional est responsable de cette labellisation : « le label est attribué par décision motivée du préfet de région, après avis de la commission régionale du patrimoine et de l’architecture pour les immeubles, ensembles architecturaux, ouvrages d’art et aménagements de moins de cent ans dont la conception présente un intérêt architectural ou technique suffisant. Le décret prévoit une obligation d’information du préfet de région par le propriétaire en cas de travaux sur le bien labellisé. » Décret n° 2017-433 du 28 mars 2017 relatif au label Architecture contemporaine remarquable pris en application de l’article L. 650-1 du Code du patrimoine.

Cette action est à corréler d’une part avec un partenariat qui trouverait des formes de collaboration et d’expertise complémentaires entre outil d’urbanisme et expertise patrimoniale : par la mise en place d’un comité de pilotage présidé par le préfet de région pour regrouper l’ensemble des acteurs de transformation du CESI (DRAC, DREAL, DDT, DRARI, Métropole de Lyon, commune d’Écully) aboutissant à un cahier d’orientations pour la reconversion du CESI.

D’autre part, les travaux de réhabilitation de l’École centrale se déroulant sans les services de la DRAC, la mise en place d’un comité de pilotage regroupant l’ensemble des acteurs de transformation de l’École centrale, intégrant la DRAC (ainsi que la DREAL, la DDT, la DRARI, la Métropole de Lyon, la commune d’Écully, et l’École centrale) pour co-construire une meilleure prise en compte des caractéristiques architecturales et techniques qui fondent l’identité de ce bâtiment.

De l’exemplarité à une méthode duplicable

Le paysage universitaire hérité de Jacques Perrin-Fayolle soulève des enjeux à la fois patrimoniaux, écologiques et urbains. Constitutif du paysage rhodanien, il place l’État face à ses obligations d’action dans la préservation d’un patrimoine soumis à de fortes mutations urbaines.

Avec le bâtiment du CESI et l’École centrale, l’œuvre de Jacques Perrin-Fayolle invite à établir une stratégie de préservation complexe, qui englobe l’échelle architecturale et celle du projet urbain, impliquant des acteurs publics et privés, autour d’enjeux patrimoniaux et sociaux dans un contexte d’urgence climatique.

En s’emparant de cet exemple, l’État a l’opportunité d’élaborer une méthode duplicable dans un contexte national où les projets d’ensembles universitaires des Trente Glorieuses sont nombreux et, ainsi définir une politique générale innovante, pouvant faire école au-delà des frontières.
La modification du PLU-H est une opportunité pour établir une stratégie en partant du site du CESI et de l’École centrale, identifiés comme architectures remarquables, puis élargir cette sensibilisation des acteurs à l’œuvre de Jacques Perrin-Fayolle et de Denis Morog.

Grâce à cette sensibilisation, on peut étendre le protocole à l’héritage universitaire des Trente Glorieuses sur l’ensemble du territoire national.

En s’appuyant sur le caractère non contraignant, pédagogique et d’outil de projet du label ACR, la stratégie décentre l’ABF de sa mission de contrôle pour le mettre en posture de projet et enrichit sa mission de conseil.

Elle montre le potentiel d’efficacité d’une labellisation non contraignante, oblige l’État à être exemplaire dans l’adaptation climatique de son patrimoine.

Elle montre également à l’Europe, qui a émis ses recommandations en 1991 sur l’architecture XXe que la chose est faisable et invite les autres États à s’emparer de cette stratégie.

Croquis du CECI inséré dans un cadre paysager. © Philippine Repiquet.
  1. L’expression « Les Trente Glorieuses » est reprise du titre d’un livre de Jean Fourastié consacré à l’expansion économique sans précédent qu’a connu la France, comme les autres grands pays industriels, du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au choc pétrolier de 1973. ↩
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